On se rend trop peu compte du pot qu’on en a quand même.

Il faut que je sois honnête, j’ai un boulot en or. A chaque fois que je parle de mon travail en société j’ai droit à des regards compatissants et des commentaires du style « mais c’est vraiment ton métier ? »

Oui oui, c’est vraiment UN métier, le mien de surcroit, celui que j'ai vraiment choisi, j’ai même fait des études pour ça, je suis même rémunérée et bientôt promis, je paierai des impôts cause de lui.

On me sort systématiquement aussi « oh la la ça doit être dur » en appuyant bien sur le mot dur.
Pas plus que ça ma p'tite dame, pas plus que ça. Pas plus que nourrice et bien moins que caissière en tout cas.

Aujourd’hui à la maison de retraite c’était le déjeuner de noël : 130 couverts, un plan de table qui relevait du casse tête chinois et beaucoup de résidents impatients de cette fête.

J’ai insisté lourdement auprès du personnel soignants pour que chacun troque sa traditionnelle blouse contre une belle robe ou un costard. Résultat les résidents étaient ravis, tout le monde était sur son 31. Ce sont ces petits efforts de rien du tout qui font chaud au cœur.

Et puis il faut savoir que je suis la « petite » à mon boulot. Alors quelque part tout le monde m’aime bien, je suis beaucoup plus jeune que la majorité des soignants et je suis un bébé pour les résidents.

J’adore leur sourire, j’adore leur maladresse, j’adore quand ils me posent 40 fois la même question, j’adore faire des blagues, les écouter, les valoriser subtilement, les taquiner, les secouer un peu avec mes ateliers. J'adore mon job.

J'y suis totalement libre. J’ai un grand bureau que j’appelle par lapsus ma chambre (hum) et je suis totalement autonome dans mes activités. Je gère un gros budget animation et la direction me fait entièrement confiance.

J’ai un rapport avec les familles des résidents qui s’apparente fort à celui des instits avec les parents d’élèves. C’est très étonnant d’ailleurs.

Evidemment pour le commun des français, je suis mal payée, mais mon salaire me parait très correct. Issue d’une famille plutôt aisée mais partie du foyer familial à 15 ans, j’ai toujours été en galère de fric. Si bien que depuis que je bosse je ne me plains plus.

Il y a peu je gagnais 700 euros avec un loyer de 400. Et à l’époque ça ne me choquait pas plus que ça.

Je suis une grande râleuse en général mais pour des petites choses en particulier. Pour du champagne sur ma moquette par exemple, pour des miroirs pas encore accrochés au mur, pour un disjoncteur qui crame en pleine nuit (cette nuit !), pour les gens un peu hypocrite, pour l’odeur de cigarette qui empeste et j’en passe.

Mais je ne supporte pas ceux qui se plaignent sans arrêt de vivre dans un pays de merde où rien ne va, avec des gens cons et un monde pourri. autant se suicider tout de suite. Vous rigolez mais combien de personne tient ce genre de discours épuisant?

Je ne sais pas dans quel monde vous vivez mais moi j’aime mon pays, je m’y sens bien. Les choses ne sont pas parfaites mais rien ne m’empêche d'y vivre sereinement.

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La faim dans le monde, les guerres et toutes ces causes humanitaires sont déjà prises par ma meilleure amie. On s’est réparti toutes les deux les grands maux de notre planète. Je m’occupe des vieux, de leur place dans notre société et la façon dont on s’en occupe et elle, elle gère tout le reste. Elle est formidable ma meilleure amie. L'année dernière elle était en Inde, là elle est au Sénégal, voyez que j’ai vraiment pas à m’en faire pour la misère dans le monde : meilleure amie est là.

...

Donc résumons : j’ai un job de rêve, situé à 30 minutes de métro de chez moi.

Ah oui c’est pareil. J’adore le métro.

Quand j’étais étudiante je mettais 1h45 aller et 1h45 retour pour aller de chez moi (92 à l’époque) à mon IUT (93). Ça rendait malade chaque personne à qui je le disais. Pas moi. Quand je n’arrivais pas à me lever le matin je n’y allais pas, c'est tout. Et le reste du temps je profitais du métro pour y faire tout ce que je n’ai jamais le temps de faire.
Lire des magasines.
Faire des listes de choses que j’aimerai acheter quand j’aurai des sous.
Faire des listes de tous les gens que j’aime.
Puis des listes de mes ex.
Bref, je m’éclatais.

Aujourd’hui j’ai déménagé.

Je vis à Paris dans un palace.
Un 50 mètres carrés mes enfants. Oui oui, un palace. Avec chambre et séjour séparés ! Y a de la moquette bordeaux et une baignoire grande comme une piscine. Bon, les disjoncteurs  flambent la nuit mais on a une vue imprenable sur un terrain vague avec cris de mouettes aux aurores. J’adore cet appart. Avec ses murs blancs et les portes vitrés à carreaux ça fait très bourgeois. Ça donne un contraste incroyable avec le quartier très populaire. J’ai toujours aimé les contrastes je crois. Ma personnalité et ma façon de m’habiller par exemple, ma fragilité et mon caractère, mon bordel et ma rigueur , ma joie de vivre et mes dépressions aussi, mon énergie et ma flemme surtout. Je suis toute en contraste.
Une vraie fille contrastée.

Et puis il y a Quasi Parf’. Un jour faudra vraiment m’expliquer comment fonctionnent nos amis les hommes. Je pense être très fine, très intuitive, assez psychologue même quand j’m’y met. Mais la gent masculine, vraiment, je n’en perce pas le mystère. Alors avec Quasi Parf’ en ce moment c’est entrecôte sauce bourguignonne, bain moussant à deux et engueulade sur l’oreiller. Je suis ravie qu’on vive ensemble mais j’ai comme l’impression qu’on a perdu notre lexique de vocabulaire. On ne se comprend absolument pas.

Mais je ne perds pas espoir.

Aujourd’hui j’ai 24 ans et avoir 24 ans c’est se sentir bien mieux dans ses baskets qu’à 22. C’est avoir un super job, un chouette appart et un mec un peu complexe.

Vraiment j’aime bien ma vie aujourd’hui.