Aujourd’hui nous sommes vendredi 19 Janvier 2007. Voilà une date bien banale. Le vendredi tout va toujours bien et au boulot il y a toujours un peu plus de sourires que les autres jours de la semaine. Normal, dans quelques heures c’est le week-end.

Ce matin je suis arrivée au boulot un peu décalquée. Mes dernières nuits ont été courtes. J’ai été foudroyée par une grippe foudroyante qui m’a cloué au lit devant le Destin de Lisa, Un Dos Tres et Charmed trois jours consécutifs. Il y a eu aussi les crises avec cet ignoble Quasi Parf’. Et puis hier, épuisés, on y voyait quand même plus clair tous les deux. Il faisait chaud, on sentait bon, il était beau avec sa petite moustache qu’il n’avait volontairement pas rasée, on aurait dit un acteur italien. Il riait comme un enfant en voyant son nouveau reflet dans la glace.

Ce matin donc j’étais quand même sur les rotules avec cette semaine de merde dans les pattes.

Quand j’arrive au boulot la première chose que je fais c’est de regarder dans ma boîte aux lettres professionnelle. J’ai toujours vingt tonnes de courrier. Des propositions de concerts, des annonces de réunions… Et puis au fond, tout au fond du tas, une feuille blanche, avec un encadré noir, une de ses feuilles qu’on aime pas trop ici.
Fiche d’information. Veuillez noter le décès de …

Merde. Je relis plusieurs fois sans vraiment réaliser.

Il est mort Monsieur G.

Monsieur G. était un grand bonhomme. Assurément le plus grand bonhomme que je connaissais. C'était l'un de mes deux résidents préférés.

Il avait travaillé au ministère des Finances, il était officier de la légion d'honneur. Il était de loin la personne la plus cultivée que je connaissais. Il faisait beaucoup de blagues, un peu grivoises parfois, mais toujours très fines. Il était sacrément drôle, enjoué. Il était arrivé à la maison de retraite presque en même temps que moi, il y a un an et demi. Sauf que moi le soir, je rentrai chez moi. C'était le pilier de mes animations. Celui qui faisait des jeux de mots  et des traits d’esprits sans arrêt. Il avait absolument toute sa tête et déplorait de ne trouver personne dans l’établissement avec qui faire des débats politiques. Je pense qu’il ne se rendait pas compte que malheureusement personne ici n’était de son niveau intellectuel.
Il est mort dans son lit à 5 heures ce matin alors que rien ne le laissait présager. Il allait avoir 90 ans. Il marchait encore, à petits pas saccadés qu’on pouvait reconnaître de loin, grâce au rythme. Il riait sans arrêt, lançait beaucoup de vannes sur la nourriture de l’établissement et s’amusait de tout.

Je suis dégouttée.

A chaque fois que j’étais malade mes collègues me racontaient combien Monsieur G. s’était inquiété pour moi. Je savais qu’il m’aimait beaucoup et pourtant il était très pudique. Jamais il ne m’a montré le moindre signe d’affection. Tout était dans la subtilité. Il ne tarrissait pas d’éloge sur mon travail par exemple. Ou bien il ne lésinait pas sur les compliments me concernant.

Parfois je me demande quel sens ça a tout ça. Quel sens ça a pour moi de bosser avec des gens qui meurent. Lui c’était un peu ma cerise sur le gâteau. Il me faisait marrer, il dynamisait mes activités comme personne. Lui, son bagage culturel, ses blagues et ses 90 ans. Moi, mon ignorance et mes 24 ans. Et puis voilà, il est parti emportant sa joie de vivre avec lui. Je comprend pas c’est affreux proverbe qui dit que toutes les bonnes choses ont une fin.

Sa chambre va être vide.

Puis quelqu’un d’autre s’y installera. Comme si de rien était. Comme si Monsieur G. n’avait jamais été là.

J’en ai marre de ces décès qui n’ont pas de sens.

Monsieur G. m’avait confié ses Mémoires afin que je pioche dedans quelques articles pour le journal de la maison de retraite. Il avait couché sur le papier tout un tas d’anecdotes pittoresques allant de ses beuveries de jeunesse à ses voyages en Russie en passant par ses altercations avec les flics et autres aventures. Tout à l’heure j'ai été rendre les Mémoires de Monsieur G à son fils et sa belle-fille. Du coup j'ai vu le corps de Monsieur G. dans sa chambre.
Lui qui était si vivant, si drôle, si vif d'esprit. Il ne reste plus qu'un corps dans un lit, sans vie, avec une drôle de couleur. Et puis les larmes de sa famille. Son fils qui était bouleversé.
A quoi ça sert tout ça ? Quel sens ça a de mourir comme ça, sans qu’on s’y attende, un vendredi 19 janvier ?

Où est ce qu’il est Monsieur G ? C’est devenu un fantôme ? Il me regarde ? Il est au ciel ? Il n’existe plus ? On n’existe plus après la Mort ? N’y a-t-il plus rien ? Plus rien du tout je veux dire ? On se fait chier à vivre une vie de merde avec douze milles galère pour qu’au final il ne reste rien ? Si ce n’est les enfants qu’on a fait quand on en a fait? Les écrits qu’on a rédigé quand on en a rédigé ?

N’est ce pas totalement absurde comme existence ?

Pourquoi pleurer ? Pourquoi aller bosser ? Pourquoi respecter la loi ? Pourquoi s’entretenir ? Pourquoi vivre si au final on meurt tous comme des papillons de nuit ?